La peinture que fait Jaume Cabré de sa ville à l'aube du XIXe siècle fait penser à Balzac pour l'art de rendre vivants les personnages et l'atmosphère.
Titre: Sa SeigneurieRetenez bien le nom de ce romancier catalan de 55 ans, car on en reparlera. Sa Seigneurie est son premier roman traduit – excellemment – en français. La qualité littéraire époustoufle: intrigue saisissante pleine de rebondissements, longues phrases proustiennes alternant avec des dialogues truffés d'arrière-pensées et des monologues intérieurs, maîtrise des mouvements temporels et des flash-back, art de différer les réponses, de donner comme Balzac vie à une centaine de personnages, de ressusciter comme Dumas l'atmosphère d'une époque abolie: Barcelone entre 1795 et 1800, assez proche de la France pour que des écrits satiriques révolutionnaires y fleurissent contre les Bourbons et Godoy, le favori de la reine Marie-Louise de Bourbon-Parme. Cabré connaît le nom de chaque rue, et de chaque cloche de chaque église.
Tout dans ce roman gravite autour de Sa seigneurie, Don Rafel Massó i Pujades, régent civil de l'Audience royale de Barcelone – autrement dit président du Tribunal de la province, magistrat mais roturier. Tous les hauts fonctionnaires sont nommés par Madrid, c'est un panier de crabes où chacun épie l'autre, le déteste ou convoite son poste. Magouilles et crocs-en-jambe. Ainsi le capitaine général de l'Audience hait-il Don Rafel pour une affaire de jupons. Ainsi ce microcosme est-il commotionné par l'arrivée de Madrid de Cascal de Rosalès, comme «commissaire général du service policier de Catalogne», poste inutile qui laisse présager des changements de têtes.
Rafel a une passion inoffensive, l'astronomie, et une autre qui le perdra, les jolies femmes. Les mariages arrangés ne l'ont pas gâté, son épouse revêche et bigote, Donya Marianna, se consacre aux messes et rosaires, aux sept œuvres de miséricorde et à la gloire de sa confrérie. Le roman s'ouvre sur un meurtre qui suit un récital de chant offert par le vieux marquis de Dostia: une séduisante cantatrice française, «le rossignol d'Orléans», est égorgée et poignardée en plein cœur dans sa chambre d'hôtel (Cabré ne livre pas le nom de l'assassin, mais glisse quelques indices pour les lecteurs futés). On empoigne le jeune poète – innocent – qui avait partagé son lit ce soir-là, on l'emprisonne, on le jugera et le pendra: Don Rafel a de bonnes raisons d'y veiller.
Quelles raisons? Rafel avait offert deux ans plus tôt une maison à une maîtresse dont il était fou, et qu'il visitait deux fois par semaine dans ce nid d'amour. Il se trouve qu'il y débarqua un jour à l'improviste et trouva son Elvirita chérie en train de partouzer avec quelques gaillards musculeux qui décampèrent illico. Dans sa fureur, Don Rafel étrangla la traîtresse. Comment faire disparaître le corps? Il promit à son vieux jardinier Ciset de le couvrir d'or s'il jetait à la mer ce corps bien lesté. Tout aurait bien marché s'il n'avait pas tant plu cette nuit-là sur Barcelone. Ciset trempé n'y voyait rien dans ce brouillard. Il avait dans la journée bêché les plates-bandes pour de nouvelles plantations dans le jardin du maître, les trous étaient prêts, la terre meuble et détrempée, il déchargea le tombereau et jeta le cadavre dans la plus grande des fosses, plouf, et rabattit la terre.
Ciset se retira avec sa femme Remei dans un faubourg éloigné avec une rente de quatre cents onces d'or. Rongée par cette histoire, Remei mourut et Ciset sentant venir sa propre mort, voulut se mettre en règle avec Dieu – et en même temps se venger de Don Rafel. Il demanda au curé de l'écouter en présence d'un notaire qui dresserait acte de sa confession et l'adresserait à l'avocat qu'il désignerait. L'itinéraire suivi par cette confession est tortueux, mais en fin de compte, après avoir transité par les mains du malheureux Andreu, elle se retrouve dans les mains du terrible Cascal de Rosales, qui tente un énorme chantage: on bien Rafel lui transfère toute sa fortune et disparaît, ou bien il sera jugé pour assassinat. On s'en voudrait de dévoiler l'issue de ce dilemme!
Sobre Sa Seigneurie. Le temps. Genève 2004